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Entreprises familiales et Bourses
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« Familles, je vous hais! Foyers clos; portes refermées; possessions
jalouses du bonheur » constatait André Gide dans son roman « Les
nourritures terrestres ». Si de nombreux écrivains placent la famille au
centre de leurs réflexions, l’entreprise familiale est source d’interrogations
pour les investisseurs : est-elle performante, est-elle assez
transparente…bref, vaut-il la peine d’y investir ? Autant de questions qui
méritent selon nous une analyse, d’autant que la famille est incontournable pour
qui veut investir en Bourse.
Les entreprises familiales en Bourse
Première constatation, de très nombreuses entreprises sont toujours
contrôlées de près ou de loin par leurs fondateurs ou leurs héritiers, même
celles qui sont cotées en Bourse et ce quelle que soit leur nationalité,
qu’elles portent encore le nom de leur(s) fondateur(s) à l’image de Michelin
(pneumatiques), Ford (automobiles), Bekaert (produits tréfilés), Delhaize
(distribution) et autres Heineken (bière) ou qu’elles optent pour des noms moins
évocateurs comme Novartis (pharmacie), BMW (automobiles), SAP (logiciels
informatique) ou Sodexho (restauration industrielle).
Aux Etats-Unis, 35% des 500 plus grandes entreprises (partie prenante de
l’indice S&P 500 en 1999) cotées sont familiales. En moyenne, la famille,
qu’elle soit l’héritière ou fondatrice de l’entreprise, détient 18% des actions
émises. Si aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, l’actionnariat est largement
dispersé, il n’en va pas de même sur le Vieux Continent où la concentration du
capital entre quelques mains semble être la règle, bien que pour des raisons
différentes de pays à pays (place de l’Etat et manque d’investisseurs
institutionnels dans l’économie française, rôle des dynasties en Suède-les
Wallenberg- et en Italie-les Agnelli…).
Selon des chercheurs américains, plus de 44% des entreprises cotées en Europe
sont familiales contre 51,5% en Belgique. Avec 65%, la France est le pays où le
capital des entreprises est en très grande partie encore aux mains des familles
fondatrices. Sans grande surprise, les petites structures sont les entreprises
familiales les plus représentées dans notre pays.
Un modèle décrié
Les entreprises familiales cotées en Bourse et dont l’actionnariat est
concentré entre les mains des fondateurs ou des héritiers, sont rarement
considérées comme un modèle de gestion efficace. Pourquoi ?
- Divergence d’intérêts
Le principal reproche est celui de la nature différente des intérêts entre
familles et petits porteurs (individus ou institutionnels). Croire que les
actionnaires familiaux, parce qu’ils détiennent des actions, tout comme le petit
porteur, mènent systématiquement une politique de maximisation du cours de
Bourse est une analyse trop rapide de la situation. Certes, ils ont tout intérêt
à voir le cours de Bourse de leur entreprise progresser plutôt que de baisser.
Mais leur intérêt est loin de n’être que financier. Leur nom, leur héritage, la
place de leur famille dans la société, le souci de transmettre le patrimoine aux
autres générations sont d’autres variables qui peuvent entrer en ligne de compte
quand il s’agira de prendre des décisions affectant la valeur boursière de
l’entreprise. Les autres actionnaires ne bénéficiant évidemment pas de ces
retombées, ils se trouvent donc privés d’une partie de la valeur de l’entreprise
sacrifiée pour satisfaire d’autres intérêts propres à la famille.
Le problème potentiel de la divergence d’intérêts se trouve renforcé par le
fait que dans de nombreuses entreprises familiales, les principaux organes de
direction restent aux mains de la famille comme chez les Michelin ou les
Lagardère (médias français).
- Rapport de force différent
C’est justement parce que les intérêts des uns et des autres sont parfois
différents que les familles mettent en place des structures qui protègent leurs
intérêts plutôt que ceux de l’ensemble des actionnaires. Par le jeu d’actions à
multiples droits de vote, le contrôle qu’exercent les familles peut être
beaucoup plus important que leur participation. Ainsi, la famille Peugeot
détient 26,5% des actions du groupe éponyme et 39,5% des droits de vote, faisant
ainsi d’elle le premier actionnaire du constructeur automobile.
Pourquoi un tel écart ? Sur un marché financier efficient (dans lequel
les capitaux vont là où ils sont les mieux rémunérés), une entreprise mal gérée
(résultats inférieurs à ceux de ses concurrents) peut être rachetée (offre
publique d’achat hostile) par un tiers qui met alors en place une nouvelle
direction. Pour se prémunir contre le risque d’être dépossédées, les familles à
la tête d’entreprises (comme d’autres types d’actionnaires) mettent sur pieds
des mécanismes de contrôle qui rend difficile, voire impossible, toute opération
qui n’aurait reçu l’aval de la famille. C’est donc pour assurer le contrôle de
l’entreprise que des actions à doubles (ou triples…) droits de vote coexistent
avec des actions à droits de vote simple sans droits de vote mais pour
lesquelles le dividende payé est souvent plus important. Si ces techniques
assurent une certaine tranquillité aux directions et aux actionnaires familiaux,
surtout si ils sont émotionnellement attachés à l’entreprise, les plus petits
actionnaires se voient ainsi privés d’une prime spéculative associée au cours et
de la possibilité de se voir racheter leurs titres à un prix intéressant lors
d’un changement de contrôle (offre publique d’achat).
- Capacités de développement
Pour faire face à leur développement (par exemple l’internationalisation),
les entreprises familiales, au même titre que les autres, ont besoin de
capitaux. Lorsque les « familiales » font appel à la Bourse pour
financer l’expansion, elles doivent mettre la main à la poche pour maintenir
leur participation au même niveau, au risque de la voir reculer et ainsi de
perdre du pouvoir au sein de « leur » entreprise. C’est pourquoi
certaines entreprises familiales rechignent à procéder à des augmentations de
capital au risque, selon les détracteurs du modèle familial, de rendre
l’entreprise sous capitalisée, bridant ainsi son développement.
Et la rentabilité ?
Les tenants du modèle familial de l’entreprise voient la situation sous un
autre angle. Selon eux, ces entreprises sont gérées dans une optique de long
terme, évitant ainsi les échecs, fruits de la myopie de certaines directions
promptes à épouser les effets de mode. La prudence serait donc une de leurs
caractéristiques car le patrimoine doit être transmis à la prochaine génération.
Enfin, la stabilité de l’actionnariat permettrait de nouer des liens privilégiés
avec des fournisseurs, des bailleurs de fonds… contribuant à la réputation de
l’entreprise et à sa stabilité.
La question de la rentabilité des entreprises familiales par rapport aux
autres est un sujet discuté depuis longtemps et qui reste encore à trancher
définitivement. Une récente étude réalisée par des chercheurs américains sur les
entreprises du S&P 500 (les 500 plus grandes entreprises US) tend néanmoins
à montrer que les entreprises familiales ne font pas moins bien que les
« non familiales ». Selon eux, la stabilité, la prudence dans la
stratégie que permet un actionnariat familial sont des atouts de premier plan
pour le développement de l’entreprise, de ses résultats et, in fine, du cours de
Bourse de son action. Autre conclusion, les auteurs constatent que les
entreprises « jeunes » (de moins de 50 ans d’existence) tendent à
faire mieux que les plus anciennes, ce qui accréditerait l’idée d’une relation
positive entre les résultats et les compétences (non transmissibles) du
fondateur.
Cette bonne performance n’est cependant pas linéaire. En effet, les auteurs
estiment qu’au delà d’une participation d’environ 30%, la rentabilité de
l’entreprise à capitaux familiaux tend à se dégrader et à ainsi revenir plus
nettement dans la moyenne du secteur. Au delà d’un certain montant de
participation et en l’absence d’un contre-pouvoir fort (coalition organisée
d’actionnaires dans un cadre législatif protégeant les minoritaires),
l’actionnaire n°1 se sentira plus libre dans ses mouvements, avec le risque de
ne pas se voir opposer de sanction (démission de la direction, rachat…) en cas
de mauvais résultats. Une situation qui n’encourage donc pas les changements ou
les remises en question.
L’existence d’un marché financier régulé et efficient, où les intérêts de
tous les actionnaires sont pris en compte, est donc une condition indispensable
à la bonne gestion de l’entreprise familiale. En Asie, toujours selon les
chercheurs, les entreprises familiales enregistrent des résultats en moyenne
inférieurs aux autres car le peu de règles de bonne gestion et de possibilités
pour les actionnaires minoritaires de faire valoir leurs droits ne favorisent
pas la recherche de bons résultats. En un mot, la direction (familiale) est
seule maître à bord et ne rend de comptes qu’à elle-même, au risque de détourner
de la valeur actionnariale (hauts salaires, dividendes excessifs…).
Changement de direction : un indicateur intéressant
Le changement de direction d’une entreprise familiale est un moment difficile
à gérer et qui conditionne l’avenir à moyen terme de groupe. Promouvoir un
membre de la famille lorsque la direction (familiale) se retire est une décision
à haut risque. D’une part, le marché dans lequel puiser un successeur est
naturellement plus petit quand il n’est composé que d’héritiers du fondateur que
lorsque on fait appel à des compétences extérieures. D’autre part, on peut
craindre un manque de motivation de la part du promu. Ainsi que le soulignait
déjà le milliardaire américain Andrew Carnegie en 1891, la probabilité pour un
héritier de réduire son offre de travail diminue avec la taille de l’héritage.
Autrement dit, la motivation d’un héritier promu à la tête de l’entreprise
familiale pourrait être plus faible que celle de son prédécesseur.
C’est pourquoi il est intéressant de s’intéresser aux entreprises à capital
familial qui annoncent le départ prochain de la direction. Si la nouvelle tête
est issue du sérail familial, sa formation (connaissances en gestion…) est une
bonne indication du degré de motivation. Si elle vient de l’extérieur (à priori
le meilleur scénario selon nous), l’actionnaire peut vouloir envoyer à ses
minoritaires le message d’un plus grand souci de transparence et de volonté de
mieux gérer l’entreprise au profit de tous. Dans les deux cas, il convient alors
de se montrer attentif à la stratégie : y a-t-il inflexion ou
continuité ? Vers quoi veut-on s’engager ? La direction a-t-elle pris
conscience des (possibles) problèmes que traverse l’entreprise ?
A cette exigence de compétence, s’ajoute la nécessité d’avoir un cadre
législatif favorisant la protection des droits des actionnaires minoritaires.
C’est pourquoi nous recommandons la plus grande méfiance vis-à-vis des
entreprises à capitaux familiaux présente dans les pays émergents. Mais
intéressez-vous aux entreprises contrôlées à moins de 30/40% par la famille,
présentes sur un marché réglementé et qui nomme à sa tête une direction
extérieure avec pour effet de donner un coup de jeune aux activités.
Conclusions
Depuis quelques années, les entreprises familiales, principalement les plus
petites, doivent s’adapter à leur nouvel environnement : ouverture
croissante des marchés, concurrence de plus en plus forte… qui les obligent à se
développer sous peine de se faire racheter ou de disparaître à brefs délais. Si
le poids du passé a longtemps pu être un obstacle à leur développement,
certaines d’entre-elles ont résolument opté pour une attitude offensive qui
passe par l’ouverture de leur capital ou par, pour les plus grandes déjà cotées,
plus de transparence dans leur mode de gestion. Sans renier leur histoire, elles
semblent s’adapter avec un certain succès aux nouvelles contraintes de
l’économie moderne. A l’investisseur d’en profiter.

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