Sous la loupe (12 nov 2002)
SOUS LA LOUPE
LE SECTEUR DE LA PHARMACIE
Le secteur de la pharmacie déprime. Au cours des derniers mois,
pas moins de cinq, parmi les sept plus grands fabricants de médicaments
américains, ont annoncé qu'ils ne pourraient atteindre les bénéfices
initialement escomptés pour 2002. Le secteur de la pharmacie n'a donc plus la
qualité défensive qu'on lui prêtait généralement. Plusieurs éléments survenus
récemment assombrissent la pharmacie et participent à l'élévation du risque
sectoriel. Les questions que nous évoquions dans notre analyse du début de cette
année (BH 1052) sont à présent
concrétisées. A l'heure actuelle, dans le secteur, seule l'action Pfizer
mérite, selon nous, qu'on y consente un investissement pour le long
terme.
SECTEUR DE LA PHARMACIE (gras; base 100)/INDICE MONDIAL

Traditionnellement considéré comme un secteur défensif, la pharmacie n'a
guère résisté à la crise ces derniers mois.
L'hécatombe des brevets
Bon nombre de médicaments, dont quelques "blockbusters"
(médicaments dont le chiffre d'affaires annuel dépasse le milliard de dollars)
ont perdu récemment la protection de leur brevet ou la perdront sous peu. Ce
n'est pas une surprise si le chiffre d'affaires des laboratoires qui les
produisent baissent, vu l'avènement sur le marché de produits génériques
concurrents, moins chers. Mais ce que les fabricants de médicaments n'avaient
pas prévu, c'est que la chute des ventes soit si rapide. Ainsi, l'antidépresseur
vedette de Eli Lilly, le Prozac, dont le brevet a échu en août 2001, a vu ses
ventes dégringoler, dès le premier trimestre 2002, de pas moins de 70 %.
De plus, les fabricants de génériques ont une stratégie de plus en plus
agressive. Par exemple, pour l'antibiotique Augmentin de GlaxoSmithKline un
équivalent a été mis sur le marché, alors que la justice américaine ne s'était
pas encore prononcée quant à l'échéance du brevet. Pourtant le risque est grand,
car si GlaxoSmithKline gagne son procès, son concurrent se verra dans
l'obligation de lui verser de juteuses indemnités. Mais les producteurs de
génériques disposent de moyens financiers de plus en plus conséquents et ne
s'effraient pas de telles perspectives : ils entament l'enregistrement de leur
produit alternatif, dès avant la chute du brevet du produit phare. De la sorte,
ils tentent de s'octroyer le monopole de la vente pour les six premiers mois
suivant l'échéance. En effet, la loi américaine accorde ce privilège au premier
qui lance un générique sur le marché. Bien sûr, une telle politique ne va pas
sans joutes juridiques. Et ces conflits insufflent beaucoup d'incertitude chez
les investisseurs.
Pour éponger les fuites
Si un laboratoire se voit voler la vedette
pour un médicament, et qui plus est pour un blockbuster, il est vital qu'il
prévoit le lancement de plusieurs médicaments rémunérateurs s'il veut rendre de
l'allant à son chiffre d'affaires. Un groupe pharmaceutique prévoyant devra donc
avoir dans son pipeline suffisamment de molécules (substance active des
médicaments) dans un stade de développement avancé. Et c'est ici que se pose le
problème de la productivité des services "Recherche et Développement". Trouver
de nouvelles molécules, qui sont plus performantes que celles qui sont déjà
commercialisées, devient de plus en plus difficile. D'autant
plus que rien ne permet au départ de garantir leur succès.
La concurrence dans les domaines les plus courtisés est de plus en plus intense.
Et les recherches et développements coûtent de plus en plus cher : plus du
double qu'il y a 10 ans, notamment suite au fait que les nouveautés doivent être
testées sur un nombre de plus en plus élevés de patients pour pouvoir être
agréées. Pour rentabiliser ces lourds
investissements, il est important que le nouveau médicament conquière rapidement
des parts de marché aussi importantes que possible, ce qui engendre de nouveaux
coûts de marketing.
Les exigences des contrôleurs
En août 2001, Bayer devait retirer du marché son
anticholestérol Baycol, jugé dangereux dans certains cas. Cet évènement n'est
certainement pas sans lien avec l'accroissement de la sévérité de la FDA (Food
and Drug Administration, organisme américain chargé, entre autres, d'agréer les
nouveaux médicaments aux Etats-Unis). L'étude des dossiers prend de plus en plus
de temps, de plus en plus d'informations complémentaires sont exigées et de
moins en moins d'agréations sont consenties. En 2001, 24 nouvelles molécule
seulement ont bénéficié de l'approbation de la FDA et la durée moyenne des
contrôles a été de près de 19 mois (contre 35 molécules en 1999, pour une durée
moyenne des contrôles d'environ 12 mois). Les laboratoires se voient donc
souvent contraints et forcés de remettre à plus tard le lancement d'un nouveau
médicament sur lequel ils comptaient. Ce fut le cas en avril pour Eli Lilly et
son médicament Cialis (troubles de l'érection), pour Bayer et le Vardenafil
(médicament traitant l'impuissance qui sera commercialisé aux Etats-Unis par
GlaxoSmithKline) et pour AstraZeneca et son anticholestérol Crestor. Le
lancement de ce dernier sera postposé d'au moins un an par ce qu'on a découvert
qu'il était à l'origine de trop d'effets secondaires lorsqu'il est consommé à
fortes doses. Reste à déterminer comment il se comporte à faibles doses.
La pression sur les prix
Les autorités aussi mènent la vie dure aux groupes
pharmaceutiques. Pour garder la main mise sur les dépenses publiques en matière
de santé, les gouvernements des pays européens souhaitent que les prix de vente
des médicaments soient revus à la baisse. Pour certains médicaments jugés trop
peu efficaces, des baisses arbitraires sont tout bonnement appliquées. Pour le
reste, l'achat des génériques est encouragé. En France et au Portugal, par
exemple, des projets en cours visent à mettre à la charge du patient la
différence de prix entre le générique et le produit de marque. Pour le marché
français, sur lequel les génériques ne pèsent encore que pour 3 %, une
telle décision serait un élément de poids pour l'évolution future. Aux
Etats-Unis également, le gouvernement de Bush souhaite stimuler le marché des
génériques. Pour ce faire, il envisage de limiter les possibilités de recours
des entreprises pharmaceutiques dans les litiges au niveau des brevets. En
effet, les laboratoires ont tendance à abuser de ces possibilités pour repousser
tant que possible l'arrivée sur le marché des concurrents génériques.
Si même la SEC s'en mêle …
Depuis les scandales de Enron et WorldCom, la SEC (Securities
and Exchange Commission), chien de garde de la Bourse américaine, s'est
également mise davantage en alerte. Le nombre d'enquêtes a été intensifié et
quelques sociétés pharmaceutiques ont été passées au crible. Ce fut le cas pour
Bristol-Meyers Squibb, Merck et Elan. Chez Bristol-Meyers Squibb, la SEC voulait
savoir dans quelle mesure le chiffre d'affaires aurait été gonflé d'un milliard
de dollars. Mais il s'est avéré que le groupe avait utilisé des pratiques
comptables légales. Chez Merck également, l'affaire a tourné court puisque la
SEC a constaté que la manipulation incriminée n'avait en définitive aucune
influence sur les résultats. Quant aux petits trucs comptables, utilisés par
Elan pour quelque peu enjoliver les comptes, il fut tout autant révélé qu'ils ne
pouvaient être taxés d'illégalité. Mais entretemps, bien qu'infondées, les
suspicions ont ébranlé le plancher de la Bourse et les cours des actions
concernées n'ont pu se maintenir.
Quel soin pour l'investisseur ?
C'est sans doute la fin de l'époque du "business model" pour
les entreprises pharmaceutiques, après deux décennies de croissance régulière du
bénéfice. La poursuite de la croissance devra passer par le succès avec lequel
les nouveaux médicaments viendront remplacer, dans les revenus des groupes, ceux
dont les brevets sont arrivés à échéance. Et c'est là que le bât blesse pour la
plupart des acteurs du secteur, au moins à court et moyen terme. Cette
incertitude est la principale cause de la dissolution du caractère défensif du
secteur et de l'augmentation du risque.
Pour le long terme, nous nous attendons toujours à ce que le
secteur témoigne d'un taux de croissance supérieur à la moyenne des marchés.
Plusieurs éléments soutiennent une telle thèse : le vieillissement de la
population (entraînant une augmentation du besoin de médicaments), la poussée
des affections chroniques dues au style de vie des populations, comme
l'hypertension, l'obésité, le cholestérol… (nécessitant souvent des traitements
à vie) et l'avancée de la biotechnologie (qui ouvre la porte à davantage
d'innovations). Nous sommes donc d'avis que les actions pharmaceutiques ont
toujours leur place dans tout portefeuille diversifié.
Nous accordons notre préférence aux sociétés américaines. Si
elles sont, pour l'heure, plus fortement accablées par les génériques que leurs
consoeurs européennes (la législation européenne reste plus stricte et les
différences de prix moins fortes entre les génériques et les produits de
marque), nous estimons qu'à terme, le potentiel de croissance est plus important
pour les Etats-Unis. Avec près de la moitié des ventes mondiales, l'Amérique est
le plus grand débouché de l'industrie pharmaceutique. C'est un marché plus
dynamique, doté d'une plus grande propension à l'innovation que l'Europe, plus
lente et plus réglementée.
· Pour un achat, nous conseillons
Pfizer, n°1 mondial. Le
groupe ne doit faire face, à court et moyen terme, à aucune échéance de brevet
et Pharmacia, récemment acquis, devrait produire des bénéfices dès 2004 (voir
aussi p. 3-6).
· Les actions suivantes peuvent être
conservées, mais nous n'achetons pas pour l'instant. Merck et GlaxoSmithKline sont à la peine.
Ils ne disposent pas de remplaçants solides dans l'immédiat pour compenser les
pertes des brevets échus et subissent de plein fouet la concurrence générique.
Pour UCB, notre conseil
est passé récemment de "acheter" à "conserver", suite aux craintes quant au
potentiel de croissance du Zyrtec aux USA. Quant à Novartis, même si le groupe
poursuit avec raison son recentrage sur la pharmacie, l'action est devenue trop
chère pour un achat.
· AstraZeneca a un pipeline
intéressant mais la concurrence générique prochaine sur son unique blockbuster
Prilosec (ulcères à l'estomac) devrait faire passer au groupe une année 2003
difficile, en attendant de nouveaux produits. Ne pas acheter. Pour les autres
actions de notre sélection, à savoir Eli Lilly, Roche
et Aventis, mieux
vaut rester à l'écart. Elles sont trop chères.
VENTES PHARMACEUTIQUES MONDIALES : PARTS DE MARCHE

En 10 ans, les USA ont accentué leur importance dans les ventes
pharmaceutiques mondiales. Et la tendance devrait se poursuivre.
|
NOTRE SELECTION D'ACTIONS PHARMACEUTIQUES |
|
actions |
cours |
bourse |
risque |
bpa 2002 E(1) |
bpa 2003 E(1) |
Evaluation |
Conseil |
|
AstraZeneca |
2435 p. |
Londres |
*** |
120 p. |
127 p. |
Correcte |
Ne pas acheter |
|
Aventis |
58,30 EUR |
Paris |
** |
2,55 EUR |
3,20 EUR |
Chère |
Ne pas acheter |
|
Eli Lilly |
62,15 USD |
New York |
*** |
2,55 USD |
2,60 USD |
Chère |
Ne pas acheter |
|
GlaxoSmithKline |
1237 p. |
Londres |
*** |
77 p. |
83 p. |
Correcte |
Conserver |
|
Merck |
55,03 USD |
New York |
*** |
3,18 USD |
3,40 USD |
Correcte |
Conserver |
|
Novartis |
54,90 CHF |
Zurich |
** |
2,95 CHF |
3,20 CHF |
Chère |
Conserver |
|
Pfizer |
33,14 USD |
New York |
** |
1,60 USD |
1,85 USD |
Correcte |
Acheter |
|
Roche GS |
100,75 CHF |
Zurich |
** |
5,75 CHF |
6,38 CHF |
Chère |
Ne pas acheter |
|
UCB |
26,35 EUR |
Bruxelles |
*** |
2,43 EUR |
2,62 EUR |
Correcte |
Conserver |
(1) estimation du bénéfice par action (hors élements
exceptionnels)


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Coefficient beta
Le coefficient beta
est un indicateur de la volatilité d'une action. Les grandes actions ont
généralement un beta proche de 1. Plus le coefficient s'éloigne de 1,
plus l'action réagit de manière volatile par rapport à la moyenne. Un beta
de 1,16, par exemple, signifie que la volatilité de l'action est de
16 % supérieure à la moyenne de référence.
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 |
Goodwill
Quand une société fait
l'acquisition d'une autre société, il arrive qu'elle paie pour cet achat un prix
plus élevé que la valeur comptable, justifié par l'image de marque, le
portefeuille clients, le potentiel de croissance… Ce supplément, c'est le
goodwill.
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