|

Matières agricoles, nouvel eldorado ? (26 mai 2008 )
Snobé par les investisseurs depuis vingt ans, le
marché des matières agricoles fait un retour en force dans les stratégies de
placement.
Il est vrai que ces derniers temps, le
prix des denrées alimentaires, comme des autres matières premières d’ailleurs, a
littéralement flambé. Nouvelle réalité durable pour les uns, choc passager pour
les autres, la hausse des prix alimentaires ne laisse personne indifférent.
Qu’en est-il réellement ?
Croissance en
baisse… Depuis le début des années 80, et jusque très
récemment, les prix des produits agricoles sont restés globalement stables,
étouffant du même coup l’essor du secteur agricole dans les pays en
développement les moins performants. Dans les pays occidentaux, par contre, là
où les gains de productivité étaient suffisants pour compenser la baisse réelle
des prix (compte tenu de l’inflation), c’est souvent le monde politique qui a
contraint la production, comme en Europe, avec l’instauration des quotas
laitiers ou la mise en jachère de 10 % des terres de culture. Tout en
restant positive, la croissance de la production des céréales, le produit de
base universel, a ainsi nettement ralenti. En hausse annuelle de 3,5 % dans
les années 60 et 70, la production mondiale ne progresse plus que de 1 %
par an depuis le début des années 90, soit au même rythme que la population mondiale.
… et stocks en
péril Alors que la production agricole ralentissait, la
demande, elle, explosait, avec le fulgurant développement économique de l’Asie.
Hausse des revenus et consommation alimentaire accrue vont en effet de pair.
L’émergence d’une classe moyenne chinoise dont le pouvoir d’achat autorise
l’achat de « produits de luxe » comme la viande a fait exploser les
besoins alimentaires du pays. Et si la Chine a jusqu’ici préservé une relative
indépendance alimentaire au niveau du riz et du blé, elle importe déjà
massivement du soja pour l’alimentation de son bétail. Déjà à l’oeuvre bien
avant la flambée des prix, ces tendances ont un temps été occultées par
l’importance des stocks accumulés lors des années de surproduction. Ce n’est que
lorsque ceux-ci sont tombés à des niveaux historiquement bas que la spirale
inflationniste s’est enclenchée. Elle a pris d’autant plus d’ampleur que
d’autres éléments sont venus accentuer le déséquilibre offre-demande. Depuis
plusieurs années, l’Australie connaît ainsi une des pires sécheresses de son
histoire. Cela a réduit de moitié la production de céréales du pays. Et alors
que le pays était dans le top 3 mondial des plus gros exportateurs, le blé
australien a disparu des marchés internationaux. Mais l’Australie n’est pas le
seul pays concerné. Globalement, les conditions météorologiques peu favorables
ont pénalisé ces dernières années la production céréalière à travers le globe.
Et du côté de la consommation, il ne fait aucun doute que l’essor des
biocarburants a provoqué un choc de demande.
Durable vs
provisoire A la base du boom des prix agricoles, le
déséquilibre offre-demande est-il appelé à perdurer ? Telle est aujourd’hui
la question qui divise les prévisionnistes. D’un côté, le développement
économique chinois, et la forte croissance de la demande alimentaire qui en
découle, est appelé selon nous à se poursuivre. De même, en dépit des vives
critiques qu’ils suscitent aujourd’hui, les biocarburants continueront
probablement à se développer. La hausse de la demande en produits agricoles est
donc avant tout un changement structurel et continuera donc de peser sur
l’équilibre du marché. Par contre, les perturbations au niveau de l’offre nous
semblent plutôt conjoncturelles. Les conditions météorologiques ne seront pas
chaque année défavorables aux récoltes. Et même si c’était le cas suite à un
changement sévère du climat, une adaptation des cultures et méthodes permettra
d’assurer à nouveau un approvisionnement correct des marchés. Depuis 1961, la
production agricole mondiale a été triplée alors que l’agriculture est restée
artisanale dans de nombreux endroits du globe. Il existe donc encore de réelles
marges de progression. L’Afrique par exemple a le potentiel de devenir un
important exportateur agricole, plutôt que de dépendre trop souvent de l’aide
alimentaire internationale. En Chine et en Inde aussi, une réforme de
l’agriculture pourrait stimuler la production.
Des opportunités
de placement ? Selon nous, l’investisseur ne pourra
plus, à l’avenir, profiter des tensions sur le marché des produits agricoles. Et
ce, pour une raison fondamentale. Parmi les matières premières, les produits
agricoles sont ceux dont la production réagit le plus rapidement. Lorsque les
prix explosent, les producteurs relèvent très vite leur production. L’envolée du
sucre en 2005 a ainsi été suivie par une production record en 2006 et une chute
vertigineuse des cotations. Même dans un marché tendu où les stocks sont
inexistants, une simple bonne récolte suffit à déprimer les cours. Dans ce
contexte où l’évolution des prix est impossible à prévoir, investir dans les
matières agricoles s’apparente à une loterie, où l’investisseur n’a pas sa place.

|
|